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LA PRESSE - 15 juin 2002


    I16
       
                                                            VIGIE CARRIÈRE

Le métier d’être soi-même

Mathieu Guénette, c.o.
Collaboration spéciale

À TITRE de conseiller d’orientation, à maintes reprises, j’ai observé comment l’information strictement descriptive des métiers et professions occupait trop souvent toute la place dans le questionnement de carrière au point de dépersonnaliser cette prise de décision. Choisir une future vie professionnelle ne peut se comparer à nos choix quotidiens.

      Mon expérience au sein de divers milieux scolaires m’a permis de réaliser que, pour un étudiant, s’engager dans un programme universitaire comporte une importance symbolique. Avant même le salaire et la sécurité qu’il assure, le travail procure une signification à notre existence. Plus déterminant encore, ce qui pourrait n’être qu’une suite logique de sa vie va l’obliger à changer sa conception du monde. L’étudiant ne peut plus en effet recevoir passivement sa formation. Il doit maintenant se préparer sciemment à jouer un rôle significatif dans la société.

       Pour beaucoup de jeunes rencontrés lors de ma pratique de conseiller, la difficulté ne consiste pas tant à identifier un programme de formation, mais à plonger sans filet dans cette nouvelle vie.

       Au moment des études collégiales, aussi intelligent qu'on puisse être, il est difficile de se percevoir comme des adultes. Souvent, nous avons l’impression de n’être que des jeunes qui se choisissent une vie d’adulte. En planifiant d’entrer sur le marché du travail, nous nous préparons à devenir orphelins en quelque sorte et à se perdre dans le grand nombre. Il est alors tentant de rechercher parmi les nombreux programmes offerts une berceuse rassurante.

       Dans mon bureau, j’écoute souvent des collégiens exprimer le voeu d’un programme d’étude qui leur assurerait une paisible existence. Je les vois parcourir la documentation recherchant à travers les descriptifs des mots tels que «débouchés garantis», «pénurie de main-d’œuvre», «revenu élevé», «prestige», mais surtout quelques mots tendres, hélas, qu’ils ne trouveront jamais comme «ne t’en fais pas, la vie ne sera pas trop dure pour toi». Ils cherchent à se faire une niche dans une carrière d’avenir, avec juste assez d’air et de nourriture à volonté.

       Pour ma part, tout au long de mes études, j’ai attendu la fin, en croyant qu’elles n’étaient que le prélude à ma véritable existence. Et puis au terme de mon baccalauréat, comme mes confrères de classe, j’ai entrepris une recherche d’emploi comme si je répondais encore à un autre de mes devoirs scolaires. À l’âge de 21 ans, j’ai obtenu un emploi stable en lien direct avec ma formation mais seulement pour réaliser qu’il n’y avait rien d’autre ensuite que la vie qui se poursuivait, seulement un travail sans fin, encore plus long que la scolarité.

       J’ai compris alors que je ne pouvais plus me contenter d’attendre. Il ne restait plus que moi-même à considérer, que moi-même à prendre en charge avec ma vie d’adulte. Le métier d’être soi-même m’apparaît le plus beau et le plus complet de tous. C’est d’ailleurs celui que je souhaite à tous ceux que je rencontre en entrevue, intéressés à une démarche d’orientation.

       Et puis, vous savez, l’information pour s’orienter, ça devrait offrir une variété de possibilités d’être soi-même.


On peut communiquer avec Mathieu Guénette, conseiller d'orientation et auteur de diverses publications, sur le site www.chercheursdesens.com

 

 

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