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Quelle vie de fou!
MATHIEU GUÉNETTE
L'auteur est conseiller d'orientation.
JE
SUIS UN travailleur autonome qui a choisi ce statut.
Je travaille beaucoup. D'autres diraient peut-être
trop. J'ai cette réputation. Parfois, j'ai l'impression
que ma somme de travail est ma principal caractéristique
au point que l'on peut oublier ce que je peux être
d'autre. Il faut dire que contrairement à d'autres
professions, peu de conseillers d'orientation dépassent
les heures dites " normales " de travail. Il suffit
donc de très peu pour détonner du paysage.
Depuis
près de deux ans, mes amis collègues semblent s'inquiéter à mon
sujet. À les entendre, j'ai l'impression d'être
un véritable carriériste, un workholique ou à la
veille de me taper un burn-out. Selon leurs
dires, même si je me sens bien, je devrais tout
de même me méfier, car de manière soudaine, tout
pourrait bien s'écrouler. Je devrais être attentif
aux signes avant coureurs plutôt que de me lancer
toujours plus loin dans de nouveaux projets. Bien
entendu, on s'inquiète aussi que je néglige ma
famille. Certaines blagues taquines sous-entendent
que je travaille par un excès de zèle ou par l'appât
du gain. Dans les professions en sciences humaines,
nous semblons encore éprouver de la difficulté à surpasser
nos malaises avec l'argent. Comment pouvons-nous être
sincère dans notre aide, si nous cherchons à être
payé en retour?
L'autre
soir, un de mes amis m'a dit que c'était parce
que des gens travaillaient trop comme moi que les
employeurs exigeaient des autres, une quantité de
travail plus grande. Par mon dynamisme, je serais
en train de remettre en question, la qualité de
vie de l'ensemble des travailleurs et que d'une
certaine manière, je pouvais participer indirectement
aux effets pervers de la mondialisation. Bref,
j'ai le sentiment qu'on tente de m'inquiéter, sinon
de me culpabiliser. Par mon travail de conseiller
d'orientation, je vois une quantité de personnes
qui viennent me consulter, car ils souffrent parleur
travail. Je ne peux faire autrement que de m'adresser
les mêmes questions qu'ils se posent. Est-ce que
je suis actuellement en train de me perdre de vue?
Comment déterminer lorsque nous dépassons nos propres
limites? Autant il peut y avoir de préjugés à l'égard
de ceux qui ne "travailleraient pas assez", autant
il semble en exister d'autres pour ceux qui sembleraient "travailler
trop". Je ne crois pas que la question se situe
dans le "pas assez" ou dans le " trop ". Il
n'est pas important de déterminer si nous menons
une "vie de fou", mais beaucoup plus si nous aimons
cette vie.
Inutile
de vouloir dresser des normes universelles, nous
avons chacun à trouver notre propre équilibre.
De plus, je commence à réaliser comment toutes
sortes de discours à la mode comme celui de la
simplicité volontaire peuvent servir à projeter
nos propres malaises sur les autres.
Davantage
que le nombre d'heures travaillés ou l'ambition
financière en soi, la souffrance dans le travail
découle d'abord d'une négation de soi, lorsque
nous venons à mener une existence qui ne nous ressemble
en rien. Une carrière peut autant permettre de
se nier que de se réaliser. Je suis convaincu que
ce n'est pas ce que nous entreprenons qui est sain
ou malsain, ni comment nous décidons de l'entreprendre,
mais bien plus le sens que nous sommes en mesure
d'y accorder. |