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LA PRESSE - 12 décembre 2002 - lettre d'opinion sur un thème
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                                                                          FORUM


Quelle vie de fou!

MATHIEU GUÉNETTE
L'auteur est conseiller d'orientation.

 

JE SUIS UN travailleur autonome qui a choisi ce statut. Je travaille beaucoup. D'autres diraient peut-être trop. J'ai cette réputation. Parfois, j'ai l'impression que ma somme de travail est ma principal caractéristique au point que l'on peut oublier ce que je peux être d'autre. Il faut dire que contrairement à d'autres professions, peu de conseillers d'orientation dépassent les heures dites " normales " de travail. Il suffit donc de très peu pour détonner du paysage.

     Depuis près de deux ans, mes amis collègues semblent s'inquiéter à mon sujet. À les entendre, j'ai l'impression d'être un véritable carriériste, un workholique ou à la veille de me taper un burn-out. Selon leurs dires, même si je me sens bien, je devrais tout de même me méfier, car de manière soudaine, tout pourrait bien s'écrouler. Je devrais être attentif aux signes avant coureurs plutôt que de me lancer toujours plus loin dans de nouveaux projets. Bien entendu, on s'inquiète aussi que je néglige ma famille. Certaines blagues taquines sous-entendent que je travaille par un excès de zèle ou par l'appât du gain. Dans les professions en sciences humaines, nous semblons encore éprouver de la difficulté à surpasser nos malaises avec l'argent. Comment pouvons-nous être sincère dans notre aide, si nous cherchons à être payé en retour?

     L'autre soir, un de mes amis m'a dit que c'était parce que des gens travaillaient trop comme moi que les employeurs exigeaient des autres, une quantité de travail plus grande. Par mon dynamisme, je serais en train de remettre en question, la qualité de vie de l'ensemble des travailleurs et que d'une certaine manière, je pouvais participer indirectement aux effets pervers de la mondialisation. Bref, j'ai le sentiment qu'on tente de m'inquiéter, sinon de me culpabiliser. Par mon travail de conseiller d'orientation, je vois une quantité de personnes qui viennent me consulter, car ils souffrent parleur travail. Je ne peux faire autrement que de m'adresser les mêmes questions qu'ils se posent. Est-ce que je suis actuellement en train de me perdre de vue? Comment déterminer lorsque nous dépassons nos propres limites? Autant il peut y avoir de préjugés à l'égard de ceux qui ne "travailleraient pas assez", autant il semble en exister d'autres pour ceux qui sembleraient "travailler trop". Je ne crois pas que la question se situe dans le "pas assez" ou dans le " trop ". Il n'est pas important de déterminer si nous menons une "vie de fou", mais beaucoup plus si nous aimons cette vie.

     Inutile de vouloir dresser des normes universelles, nous avons chacun à trouver notre propre équilibre. De plus, je commence à réaliser comment toutes sortes de discours à la mode comme celui de la simplicité volontaire peuvent servir à projeter nos propres malaises sur les autres.

     Davantage que le nombre d'heures travaillés ou l'ambition financière en soi, la souffrance dans le travail découle d'abord d'une négation de soi, lorsque nous venons à mener une existence qui ne nous ressemble en rien. Une carrière peut autant permettre de se nier que de se réaliser. Je suis convaincu que ce n'est pas ce que nous entreprenons qui est sain ou malsain, ni comment nous décidons de l'entreprendre, mais bien plus le sens que nous sommes en mesure d'y accorder.

 

 

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